Il y a des mots communs, parfois utilisés à l’excès, dont le sens caché mais littéral semble dépasser, par ses implications philosophiques, le sens métaphorique, étendu ou dérivé. L’un de ces mots est interface. Si nous le prenons dans sa littéralité latine, le terme nous fait penser à deux ou plusieurs facies, donc à deux ou plusieurs faces, à deux images spéculaires, mais aussi à deux ou plusieurs visages, à leur relation visuelle, à leur affrontement ou, au contraire, à leur réciprocité intime, ainsi qu’à l’espace-temps qui existe entre eux (inter) dans un sens physique, justement littéral. Dans sa manifestation, qui est une singularité seulement apparente, l’interface désigne donc la surface (facies) événementielle, le face-à-face grâce auquel deux entités qualitativement différentes se rencontrent et, en même temps, restent séparées (ce n’est pas un hasard si en chimie cela équivaut au contact entre deux substances hétérogènes), c’est-à-dire la manière dont l’une se montre ou, au contraire, se cache de l’autre, la manière par laquelle l’une est pour l’autre.

Ce n’est qu’après cet exercice de pluralisation et de spatialisation interpsychique, qui, dans la philosophie du XXe siècle, a été pratiqué dans une perspective métaphysique par Emmanuel Levinas (1991) et qui a été récemment reformulé par Peter Sloterdijk dans une perspective anthropologique originale, la sphérologie[1], que nous pouvons revenir au sens plus connu et réifié, et à l’usage le plus fréquent du terme interface. Dans le langage scientifique et technologique qui est aujourd’hui dominant, plus qu’un espace psychophysique entre deux ou plusieurs entités, l’interface désigne en effet un étant ou un dispositif, qui, grâce à des caractéristiques particulières (par exemple grâce à un code spécifique) fonctionne comme un lien ou une séparation entre plusieurs étants ou systèmes – en d’autres termes, si chaque système expose une de ses faces (facies) avec son protocole communicatif particulier, le dispositif connecte les faces : il les fait dialoguer en s’inter-posant entre elles.

Or, il est notable que dans l’électronique ou dans l’ingénierie informatique le développement le plus étonnant et littéralement visible de cette fonction sémiotique ne concerne pas seulement la possibilité, dans le domaine du hardware, de connecter et d’adapter des systèmes, des circuits ou des dispositifs différents (par exemple l’analogique et le digital, notre pc à ses périphériques, etc.), ou, dans le domaine du software, l’ensemble des propriétés stables d’un composant sur lequel d’autres composants peuvent s’appuyer (par exemple l’hyper-compatibilité dans un système d’exploitation[2]), mais plutôt la tendance à humaniser le design de l’interface utilisateur, à savoir cette partie du programme ou du dispositif avec laquelle l’utilisateur humain interagit, avec laquelle il dialogue ou, mieux, avec laquelle il converse : une humanisation qui s’accompagne d’un aspect toujours plus easy et friendly que l’interface assume visuellement, et, plus en général, au niveau sensoriel.

Même si l’on considère l’expérience la plus célèbre relative à l’interaction homme-machine, à savoir le test de Turing, on ne peut s’empêcher de remarquer que sa forme originelle était conversationnelle (le mathématicien anglais était parti d’un jeu d’imitation avec trois participants), qui excède la dimension aseptico-cognitive dans laquelle la théorie de l’information a, par la suite, classé l’intelligence artificielle. L’illusion de la machine intelligente, le fait qu’elle « semble humaine », se fonde d’une part, paradoxalement, sur l’absence de face-à-face, et d’autre part  sur sa simulation à travers l’écriture ; donc, il s’agit d’un dialogue complexe entre plusieurs acteurs, dont l’un, nous pourrions dire en termes sartriens, est de mauvaise foi – un dialogue qui redevient un face-à-face intime et événementiel dans la célèbre transposition littéraire-cinématographique du test de Turing : dans l’anthropomorphisme parfait, prométhéen et séduisant des réplicants imaginés par Philip K. Dick et filmés par Ridley Scott dans Blade Runner.

Si, en complément fantastique de la phase initiale de la cybernétique, le réplicant représente la forme tridimensionnelle et spéculaire (voire autoconsciente) de l’interface, donc le sommet de l’effort par lequel les humains humanisent leurs prothèses technologiques, en des termes historiques on peut émettre l’hypothèse que l’évolution extraordinaire et accélérée des interfaces digitales, tout comme de l’écran comme facies, n’est pas déterminée seulement par l’exigence de traduire le code binaire en un système de signes accessible à l’utilisateur profane, mais qu’il renvoie justement à la dimension inter-faciale et sémiosphérique (Lotman 1999) des relations humaines, c’est-à-dire qu’il la reproduit sous des formes toujours plus finement anthropomorphisées – ce qui, de plus, permet aux humains d’interagir entre eux dans des environnements médiaux toujours plus complexes : il les porte à converser sous des formes de plus en plus transparentes technologiquement (cyborg).

De ce point de vue, le Manifeste cyborg de Donna Haraway (2007) représente à son tour la tentative d’outrepasser, ou mieux, de dissoudre cet anthropomorphisme (avec ses oppositions dualistes rigides : homme/femme, nature/culture, etc.) dans la fluidité du post-humain : l’humanisation toujours plus poussée de l’interface utilisateur ne constituerait qu’une des traductions médiales et technologiques possibles de l’exigence, non seulement humaine, mais propre à toutes les formes de vie (même artificielles), de vivre immergées dans une appartenance sonosphérique ou éthologique commune (dans le bruit d’une « cloche vocale », pour utiliser les mots de Sloterdijk), dans un échange linguistique continuel, non pas tant d’informations et de symboles, mais plutôt échange de signes et surtout d’émotions réciproques.

 

Compte tenu de cette récognition technomédiale et psychosémantique provisoire, nous dirons qu’il peut y avoir cinq degrés de lecture, profondément interconnectés, pour décliner le terme interface, qui permettent de l’historiciser, de le déconstruire, mais aussi de s’enfoncer dans ses aspects ontologiques et métaphoriques les plus cachés, dans la gamme des (in)distinctions possibles entre humain et non-humain :

  • Un degré exclusivement inter-humain, intersubjectif, qui désigne les formes complexes d’interaction linguistique – en particulier la conversation face-à-face, avec sa corporéité proxémique, mais aussi sa transposition scripturale : toutes les « techniques du corps » (pour utiliser les mots de Marcel Mauss) – qui permettent aux membres de notre espèce de s’humaniser, mais aussi de rester humains : comme on le sait, la privation et l’isolement linguistiques portent respectivement au retard mental et à la folie, alors que l’ascèse, en tant que « technique de solitude » (Macho 2012) implique tout de même la capacité de converser avec soi-même ;
  • un premier degré hybride de caractère morphobiologique, anthropogénétique et paléontologique, qui se réfère à l’interface homme-animal, homme-végétal, homme-inorganique, mais aussi à l’interface animal-végétal (on peut penser à la guêpe et à l’orchidée de Deleuze et Guattari :  1980, 17), animal-animal et animal-inorganique : une dimension où l’on peut penser l’espace et les techniques de relation entre des espèces différentes au-delà, ou en deçà, du trait évolutif spécifiquement humain de la protrusion du visage.
  • Un deuxième degré hybride, qui part de notre tendance à faire parler le non-humain, à l’anthropomorphiser et, de fait, à le ré-inclure dans le champ de l’humain, et qui indique donc l’interaction ou mieux la conversation, le dialogue entre l’utilisateur humain et la machine, qu’il s’agisse d’un pc, d’une tablette ou d’un robot (un réplicant) : de Hal 9000 à Alexa, l’interface « répond » littéralement au besoin humain de parler avec, et donc de projeter la facies d’un étant inanimé comme si il avait une âme – comme s’il était humain ;
  • Un degré technosocial, dans lequel les humains interagissent et surtout conversent « face-à-face » ou, au contraire, ils se cachent derrière d’innombrables déguisements technologiques, où ils se confrontent à travers des interfaces non-humaines, principalement numériques : si l’identité virtuelle permet de se soustraire à l’individuation, l’appel vidéo en ligne représente le dépassement numérisé de l’appel téléphonique, donc l’expérience d’un nouvel espace inter-facial qui apparemment se sert, mais en réalité « dépend » de l’interaction hybride homme-machine ;
  • Un dernier degré exclusivement mais problématiquement machinique, donc à la fois méta-humain et post-humain, dans lequel deux ou plusieurs intelligences artificielles conversent entre elles, c’est-à-dire dialoguent à travers des interfaces conçues par l’être humain pour reproduire, ou au contraire pour dépasser le caractère autoplastique et autoréférentiel de l’interaction humaine : à ce degré la conversation, ou, mieux, la socialité du machinique, d’une part semble humaniser, d’autre part semble faire évoluer les machines interagissant dans un nouvel espace interfacial.

Le numéro 8 de la revue Kaiak. A Philosophical Journey veut thématiser ces degrés ou acceptions du concept d’interface, en explicitant ses aspects précisément philosophiques, mais aussi ses différentes implications techno-sociales : de l’ontologie cybernétique à l’analyse conversationnelle, des exceptionnels développements algorithmiques de l’ingénierie électronique à la psychothérapie en ligne, jusqu’aux nouvelles formes de socialité virtuelle engendrées par la pandémie.

 

[1] Cf. l’espace « Entre les visages » que Peter Sloterdijk a appelé « sphère intime intérfaciale » dans le premier volume de la trilogie Sphères (2011, 153-225).

[2] Il s’agit du problème de la traductibilité des langages de programmation, qui, brevetés par un nombre restreint de grandes compagnies (Microsoft, Apple), codifient et, de fait, monopolisent la quasi-totalité des processus informatiques – même ceux qui sont utilisés par les infrastructures publiques, qui doivent donc s’appuyer sur la propriété privée des langages par lesquels leurs services fonctionnent (cf. Srnicek, 2016).

 

Topics

1) Théories du « face-à-face »

2) Évolution des interfaces technologiques

3) La conversation homme-machine

4) Formes de la socialité médiale

5) Interface et fonction psychologique

6) Ontologie de l’interface

 

Bibliographie

Deleuze, G. & Guattari, F. (1980). Mille plateaux. Paris : Minuit.

Haraway, D. (2007). Manifeste cyborg et autres essais. Paris : Exils.

Levinas, E. (1991). Entre nous. Paris : Grasset.

Lotman, Y. (1999). La Sémiosphère. Limoges : Presses universitaires de Limoges.

Macho, T. (2012). Tecniche di solitudine. Aut aut, 355, 57-77.

Sloterdijk, P. (2011). Bulles. Trad. fr. de O. Mannoni, Paris : Pluriel.

Srnicek, N. (2016). Platform Capitalism. Cambridge: Polity Press.