Chaud et froid

Dans l’analytique transcendantale de la Critique de la Raison Pure, Kant employait l’exemple du degré – aussi infime qu’il soit– de chaleur perçue (il s’agit d’un exemple que tous les enseignants et les étudiants reconnaissent comme pédagogiquement efficace) pour reconnaître la variation de la quantité intensive en tant que deuxième principe de l’intellect pur (anticipations de la perception). Il ne pouvait cependant pas imaginer que deux siècles plus tard, cet exemple thermique deviendrait une croissance de la chaleur « en soi » graduelle mais inexorable. Et, il ne pouvait imaginer non plus que la froideur inhumaine de cette escalade éroderait de manière dangereuse la pureté du transcendantal, puisque le réel de la sensation, arrêtant de se disperser dans l’a priori de la gradation, menace la conscience empirique du « Je-pense ».

En menaçant les conditions de possibilité de tout horizon de sens, et reflétant ainsi l’affaiblissement du continuum physique, mais aussi de la continuité psycholinguistique, éthique et sociale de la gradation (comme on le voit couramment dans les relations intersubjectives, où le chaud devient brusquement froid, et le froid s’enflamme sans préavis), le problème du réchauffement global n’est plus seulement une question environnementale dérivant de la conscience «verte» qui caractérise la seconde moitié du XXe siècle, mais, il s’étend, au cours des dernières années, à un «point de non-retour». Cela se passe dans le domaine de la soi-disant «ontologie ciblée vers l’objet», dans le cadre allant de l’épistémologie politique de Bruno Latour jusqu’à l’écologie sombre de Tim Morton. Pour cette raison, en utilisant la définition de Morton, on peut affirmer que le réchauffement global, en tant qu’ «hyper-objet», a mis en question les limites «néolithiques» de l’écologie conservatrice traditionnelle en donnant ainsi de nouvelles bases au problème de l’Anthropocène.

Tout cela nous montre à quel point l’érosion du transcendantal et le retour presque obsessionnel du discours ontologique, qui a pris la forme du Nouveau Réalisme en Italie, cache des racines psychopolitiques brûlantes (et cela non seulement parce que l’augmentation de la température entraîne une augmentation de l’agressivité). En outre, cela met en relief, en revanche, que l’autonomie présumée du politique – de son ordre discursif refroidi par la technique de la gouvernance, ou de la « gouvernementalité algorithmique », comme dirait Antoinette Rouvroy – cache en son sein des options ontologiques, voire métaphysiques, totalement involontaires et inconscientes.

Par ailleurs, les aspects inconscients et problématiques de l’opposition paradigmatique chaud / froid envahissent actuellement le domaine de la théorie des médias. En effet, l’opposition entre médias «froids» et médias «chauds» établie par McLuhan est bien connue : les premiers imposaient une utilisation principalement passive et «froide», alors que les seconds permettaient une utilisation participative, interactive et «chaude». Cette distinction ayant été théorisée pour les médias électriques traditionnels (cinéma, radio, télévision), il n’est pas facile de l’appliquer aux médias d’aujourd’hui. Elle doit donc être radicalement reconsidérée en relation avec la confluence actuelle, ou mieux avec la con-fusion des médias dans le monde de l’hyper-media numérique.

C’est face au défi de l’irréversibilité des changements climatiques, politiques, sociaux et technologiques et de l’échec des anciennes distinctions et oppositions conceptuelles et systémiques, sans parler des distinctions identitaires, que la revue Kaiak a décidé d’explorer quelques points de contact possibles entre les différents aspects du sujet chaud / froid dans la pensée contemporaine : le côté «éco-onto-logique», le côté «médialogique» et psychosocial. Par le biais de la notion de «champ d’intensité» il est possible, par exemple, de faire interagir plusieurs distinctions philosophiques traditionnelles (i.e. la distinction entre grandeurs extensives et grandeurs intensives) avec certaines relectures postmodernes (Deleuze) ou certaines suggestions ontologiques plus récentes (Tristan Garcia). Par ailleurs, le jeu oxymorique entre les deux termes de cette opposition peut être utilisé pour mesurer la température actuelle des relations sociales plutôt que pour constater tout simplement leur dégradation.

Sujets

1) rechauffement global

2) médias chauds et médias froids

3) psychoses chaudes et psychoses froides

4) « thermotope » en tant que facteur anthropique (Sloterdijk)

5) le froid et le cruel (Deleuze)

6) nouvelles guerres froides/ zones géopolitiques chaudes au 21ème siècle

7) théories de l’intensité

Appel à contribution

Les propositions de résumés doivent être envoyées au comité de rédaction avant le 31 mars 2018. Les articles devront être envoyés à la rédaction avant le 30 juin 2018 et seront évalués en double aveugle.